Paul de Férignac, un hobereau avisé, s’était enfin résolu à marier sa fille unique, Agathe, même si l’idée de s’en séparer lui était insupportable. Cependant, maintenant qu’elle était une jeune femme, l’heure était venue pour elle de quitter le manoir familial.

Mais à une condition ! Fort de son expérience de la vie et des hommes, il savait que l’appât du gain, le goût du pouvoir et les tentations de la chair sont toujours plus forts que l’amour. Il informa donc Agathe qu’il donnerait sa main au premier qui parviendrait à la rejoindre dans la demeure où il l’enjoignait d’aller sur le champ. Elle accepta l’étrange marché et partit aussitôt.

Il annonça la nouvelle à son entourage et cinq cavaliers se mirent bientôt en route.

*       *       *       *       *

Dans une taverne, alors que les heureux prétendants buvaient, un paysan, impotent depuis peu et seul au monde, les apostropha de sa table toute proche.

— Eh, qui voudrait de mes terres ? Je les lui donne.

— Moi ! dit le plus travailleur des cinq.

Et ils reprirent la route à quatre… Sur le chemin, ils croisèrent un propriétaire terrien, baluchon sur le dos et seul au monde, qui partait refaire sa vie ailleurs. Il se planta devant eux pour les obliger à s’arrêter.

— Eh, qui voudrait de mes terres et de ma maison ? Je les lui donne.

— Moi ! dit le plus casanier des quatre.

Et ils reprirent leur périple à trois… Au sommet d’une colline, ils croisèrent un aristocrate, désespéré et seul au monde, qui s’apprêtait à se pendre.

— Eh, qui voudrait de mes terres, de ma maison et de mon titre ? Je les lui donne.

— Moi ! dit le plus arriviste des trois.

Et ils continuèrent leur voyage à deux... Quand, lors d’une halte dans un château, le seigneur, à l’agonie et seul au monde, les supplia.

— Eh, qui voudrait de mes terres, de ma maison, de mon titre et de mon pouvoir ? Je les lui donne.

— Moi ! dit le plus ambitieux des deux.

Et le dernier quitta les lieux… Dans une contrée lointaine, il fut reçu par un monarque, vieux débauché et seul au monde, qui voulait entrer dans les ordres.

— Eh, qui voudrait de mes terres, de ma maison, de mon titre, de mon pouvoir et de mes maîtresses ? Je les lui donne.

L’homme, a priori nullement intéressé, garda silence et s’en alla. Quant il arriva à destination, Agathe l’accueillit avec joie, ravie qu’il ait pu parvenir jusqu’à elle. Car elle connaissait assez son père pour savoir qu’il avait tout fait pour le détourner de son but.

— Dites moi, Monsieur, qui êtes-vous pour avoir surmonté les épreuves que ma famille vous a imposées. J’étais convaincue que personne ne franchirait ce seuil. Comment avez-vous fait ?

L’étranger ne répondit pas. Il se contenta de lui tendre une lettre. Elle l’ouvrit et lut : « Dans le cas où ce pli vous serait présenté, veuillez excuser Cheik Achraf Al-Kâtib de ne pas comprendre et parler notre langue. Il est arrivé seulement le mois dernier dans notre pays ».

Ils se dévisagèrent longuement et, pleine de compassion, elle lui ouvrit ses bras, heureuse d’épouser celui qu’une noble réserve rendait sage, désintéressé et pugnace.

Philippe Parrot

Texte écrit entre le 18 et 21 septembre 2014.

L'homme idéal

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