C’était l’été.

La barque tanguait légèrement, ballottée par les vaguelettes qui frisaient la surface du lac, en cette fin de journée où une légère brise s’était levée. Elle à l’avant, lui à l’arrière, ils s’étaient assis l’un en face de l’autre mais à distance, séparés par les rames déposées à leurs pieds. Et dans le silence qui régnait alentour, parfois rompu par un faible clapotis, ils laissaient dériver l’embarcation, leurs mains à fleur d’eau, ravis de s’abandonner à cet instant magique qui les voyait étrangement en accord avec eux-mêmes et la nature.

Elle, une parfaite inconnue qui était venue à sa rencontre pour engager la conversation alors qu’il se promenait le long des bois qui suivaient les rives, sans qu’il comprît d’où elle venait, comment elle était arrivée là et pourquoi elle l’avait accosté…

Lui, un misanthrope désabusé qui s’était retiré sur le tard dans cette région inhospitalière et sauvage, loin des villes et des foules…

*      *      *      *      *

Emmitouflée dans une cape qui semblait cacher quelque chose accrochée à son dos, la jeune femme dévisageait avec insistance le vieil homme comme si elle cherchait, pour quelque obscure raison, à l’acculer dans ses derniers retranchements. Les minutes s’écoulaient sans un mot, sans un sourire, toutes étrangement suspendues à son pénétrant regard qui le troublait. Mal à l’aise, il regrettait d’avoir accepté de l’accompagner à cette promenade lorsqu’elle l’en avait prié, prétextant qu’elle ne savait pas nager mais mourait néanmoins d’envie d’aller au milieu du lac. Il était donc censé la sauver au cas où…

— Qu’est-ce qu’un tel manège pouvait bien signifier ? songeait-il.

Mais il n’osait l’interroger. Il se contentait, littéralement sous son charme, de se repaître de sa beauté. Elle était grande et mince, avec une élégance et une grâce innées dans son port qui le laissaient pantelant. Encadrés par des cheveux courts et bruns, aux mèches inégales qui donnaient à sa coiffure un saisissant gonflant, ses grands yeux, pétillants et profonds, soulignés par de fins sourcils incurvés, brillaient d’intelligence et de vivacité. Le vieil homme devinait à la douce aura qui se dégageait de sa coéquipière qu’elle ne pouvait être que sincère et pure, à l’opposé du parfait cynique qu’il était.

La gêne s’installait quand elle rompit brutalement la glace.

— Dites-moi, vous qui êtes de ce monde, quel conseil me donneriez-vous, moi qui suis seulement de passage ? Devrais-je m’abandonner aux plaisirs du corps pour m’enivrer l’esprit ou renoncer aux appels de la chair pour élever mon âme ? Je ne sais, à cet instant, qui vouloir être. Je suis depuis si peu de temps parmi vous…

— Mais d’où donc débarquez-vous pour parler ainsi ? marmonna-t-il.

Il la regardait, les yeux écarquillés, décontenancé par cette question posée à brûle-pourpoint à laquelle il ne s’attendait nullement. Pris au dépourvu, il ne savait que répondre, n’ayant jamais été confronté à un tel dilemme. Mais, il subodorait qu’elle attendait de sa part une réponse afin d’éclairer son jugement et il hasarda timidement une hypothèse.

— Vous savez… mais à propos, comment dois-je vous appeler ?

— Du nom qu’il vous plaira, je n’en ai point !

— Vous savez… Bel… Bella, formuler ainsi les choses, c’est prendre le risque de réduire la complexité de nos existences à la simple nécessité de faire des choix. Or, à laisser croire que nous devons constamment privilégier un aspect de notre personnalité au détriment de tous les autres, on en arriverait presque à nier ces parties différentes qui nous composent, pourtant toutes aussi déterminantes puisque leur imbrication forme un tout harmonieux : notre identité !

— Vous laissez donc entendre qu’il faut chercher l’essence de l’homme, moins dans la capacité qu’il a d’opérer un choix — qui divise par la force des choses — que dans le pouvoir qu’il détiendrait, s’il le désirait vraiment, d’assurer l’unification de soi qui concourt seul à l’épanouissement ? Unique manière, selon vous, de se laisser vivre au gré des fluctuations de la vie, en harmonie avec elles…

— C’est vous qui affirmez cela, Bella. Pour ma part, je ne sais que penser en la matière, n’ayant jamais été hanté par ce genre d’interrogation. Cependant, je suis convaincu que se poser la question du « Qui vouloir être ? » a du sens. Car — à moins d’adhérer à une conception religieuse du monde qui postule que notre être nous est donné une fois pour toutes, immuable et intangible, donc Un et sans devenir — il faut admettre qu’il est multiple, contradictoire et changeant, car ancré dans l’Histoire. De ce fait, il est constamment en évolution, mû par une dialectique du mouvement qui s’appuie sur les parties qui le constituent et les contraires qui les fondent. J’aurais donc tendance à affirmer que la vocation de notre être n’est pas de préserver l’unification de soi puisque cette dernière n’existe pas dans la réalité.

— Mais ne suis-je pas, par ma seule présence, inattendue et fortuite, l’incarnation même de cette unité, fruit d’une volonté qui rassemble toutes ses parties en elle et les vit toutes dans l’instant, aussi contradictoires et opposées soient-elles ?

— Sans doute, est-ce bien que vous le pensiez ? Encore faudrait-il me le prouver ! Vous êtes trop candide, Bella. Pour être ainsi et réussir ce prodige, il faudrait que vous veniez d’ailleurs, d’un autre monde. Et ce n’est assurément pas le cas. En fait, tout comme moi, vous êtes prisonnière d’une terre et, en conséquence, aucun de nous deux ne peut échapper à la douloureuse obligation de faire des choix. Tributaire dans son existence de la matière qui lui donne une forme, notre être ne peut en conséquence être unifié. Il est dans sa nature d’être déchiré, de naître de l’opposition permanente de ses innombrables composantes. Opposition qui crée un mouvement de par ses parties ; mouvement qui crée une dialectique de par ses oppositions ; dialectique qui crée un devenir de par ses changements…

Tout en tenant ces propos qui l’obligeaient à faire le point sur ce qu’avait été sa vie, il avait cependant l’obscure impression — inexplicable et inexpliqué, ce qui l’inquiétait d’ailleurs — que cette vérité qu’il pensait être la bonne, ne pouvait s’appliquer à la jeune femme. Car, à travers sa fière posture qui trahissait une totale maîtrise de soi et une grande paix intérieure, il pressentait qu’elle était l’incarnation de cette unité suprême qu’il n’avait jamais cessé de rechercher au cours de sa vie. Malgré les doutes que cette « créature » lui inspirait, il n’en continua pas moins son raisonnement.

— Dès lors, confronté à la multiplicité de ses potentialités qui s’opposent en lui, loin d’aspirer à une hypothétique unification de soi, l’homme ne peut que revendiquer la liberté du choix au sein de ce sacré chaos intérieur : celle de choisir dans un cadre qui oblige une action qui contraint, fruit du libre-arbitre qu’il s’impose. Ce qui signifie que demain, loin d’être toujours le même : votre « prétendu être unifié », il deviendra un autre pour un temps. Celui dont l’esprit s’enivre dans la jouissance des corps ou celui dont l’âme s’élève dans la mortification des chairs ! Ou encore bien d’autres êtres, après après-demain, dont il ignore tout de leur nature et de leur forme à cette heure…

— Pourtant, moi, j’ai l’impression de pouvoir vivre en permanence tous mes possibles simultanément et totalement dans mon for intérieur.

— Vous savez, Bella, il faut toujours distinguer la conscience que l’on a des choses et ce que sont effectivement ces choses, indépendamment du regard que l’on porte sur elles. Vous pouvez avoir effectivement la « sensation » de vivre simultanément la multiplicité de vos possibles alors qu’en fait, compte tenu des contraintes inhérentes à votre vie d’aujourd’hui, vous avez fait le choix inconscient de n’en vivre qu’un au détriment des autres. C’est tout au moins, l’impression tout à fait subjective, donc partiale et partielle que vous en avez.

— Vous autres, les hommes, vous seriez donc condamnés à être éclatés, disloqués, morcelés en personnalités distinctes et autonomes ?

— Assurément et tout comme vous, Bella ! Car vous ne pouvez échapper à la règle. Toutefois, si cela peut vous consoler, il y a effectivement une « unification de soi » de l’être. Mais elle ne réside pas, comme vous le croyez pour des raisons qui m’échappent, dans sa « nature intérieure » mais dans la « forme extérieure » qu’il revêt pour qu’il nous soit perceptible, à savoir un corps humain. Ainsi, l’unification de soi est exclusivement organique, au travers de cette chair, vivante et palpable, qui lui sert de substrat. C’est dans cette contraignante et éphémère enveloppe charnelle que réside notre unité et notre cohérence.

— Et si je n’étais pas un être de chair mais un être évanescent, céleste, venu d’ailleurs, où serait donc mon unité ?

— Dans la toute-puissance de votre esprit, coordonnateur de tous vos possibles, et non dans la cohérence de votre corps ! Mais allons donc, Bella, vous me faites rire ! Vous êtes de chair et d’os tout comme moi ! À ce titre, ne cherchez pas votre unité ailleurs que dans votre apparence sensible, si gracieuse au demeurant.

— Vous êtes donc tributaire du temps et de l’espace pour exprimer la bonne facette au bon moment, n’est-ce pas ?

— Certes, mais en interférant sur nos destins, ces cadres incontournables nous obligent justement à en privilégier, à l’instant T, une parmi beaucoup d’autres, ce qui implique renoncement et souffrance puisque rien n’advient ici-bas sans difficulté. Ainsi, l’illusoire unification de soi est-elle rompue à tout moment, au fil des aléas de l’existence. Mais c’est dans cette dynamique permanente de déséquilibre que l’homme avance de par ses choix qui lui apportent provisoirement un précaire et bref équilibre.

— Mais, imaginez un instant qu’une dimension de soi puisse être privilégiée à un moment précis, révélée non par un choix réfléchi qui impliquerait sacrifice et déséquilibre mais par un pressentiment subit qui l’élirait parce qu’elle colle intuitivement à une situation donnée, notre être s’en trouverait-il dans ce cas toujours partagé ? C’est dans cette liberté naturelle à les laisser aller et venir pour en élire une qu’il assure l’unité de son moi intérieur, vous ne croyez pas ?

— Pour être franc, je pense que croire « coller intuitivement à une situation donnée » cache en fait une multitude de choix « inconscients » qui ont bel et bien été faits en amont pour gérer ce qui s’impose à soi. Ceux qui défendent un autre point de vue ne s’en rendent pas compte ou ne veulent pas s’en rendre compte… Quant à concevoir de laisser aller et venir ses facettes, cela prouve au moins qu’on admet qu’elles coexistent dans une dynamique qui les oppose, leur unité découlant du fait qu’elles se vivent toutes, dans leurs fluctuations, au sein d’une unique et même réalité : le corps.

— Toutefois, ce n’est pas le corps qui construit la pensée. Elle a sa propre spécificité et trouve son origine ailleurs. J’en suis convaincue.

— Certes, vous avez raison. S’il ne fixe pas les critères qui formalisent la logique de sa démarche — la raison se donnant à elle-même ses propres principes — c’est lui qui détermine néanmoins les conditions objectives d’émergence de l’esprit, en somme ses soubassements. Car, toute autonome qu’elle soit dans l’élaboration de ses propres règles, la pensée ne peut se formuler sans l’existence de neurones qui rendent possible son apparition en tant que telle. Sans cerveau, sans chimie, sans impulsion électrique, pas de pensée. Désolé ! Même si la pensée réfléchit par elle-même, elle n’existe qu’à travers la matière, organique ou sociale d’ailleurs, qui la conditionne et la formate à tout instant.

— Vous êtes décidément trop raisonneur et trop pragmatique. L’essentiel ne peut que vous échapper. Je n’étais pas de passage pour vous convaincre, vous savez, seulement pour tenter de vous ouvrir les yeux sur de plus vastes horizons. Et je vais vous apporter la preuve que l’unité de soi existe, dans l’imbrication de toutes nos facettes, réunies dans un même instant de félicité qui élève l’âme et le corps vers l’essentiel : l’éternel.

 *      *      *      *      *

À ses mots, elle se mit debout en s’appuyant maladroitement au rebord de la barque qui bougeait à ses moindres mouvements. Elle dénoua le nœud qui retenait la cape qui tomba à ses pieds, croisa ses mains sur son ventre, ferma les yeux puis baissa la tête, prenant soudain l’aspect d’une sorte d’ange déchu, humble et repenti, sublimement nu, tel qu’on l’imaginerait à l’heure du Jugement Dernier. Mais contre toute attente, il le pressentait, elle n’était pas dans la contrition ou dans le repentir mais au contraire entrée en extase, recentrée sur elle-même pour rassembler en un seul élan toutes ses potentialités totalement et simultanément, afin que leur communion et leur fusion engendrent cette force surnaturelle, nécessaire à la réalisation de ce qu’elle devait accomplir….

Soudain, ce qu’il avait pris pour une bosse disgracieuse enkystée dans son dos, s’agita, parcourue d’amples ondulations qui laissaient entrevoir une vie cachée là. Les mouvements spasmodiques s’amplifiaient et, devant ses yeux effarés d’homme incrédule, il vit cette curieuse coque éclater pour libérer, grandes et élancées, deux ailes, pourvues de longues et blanches plumes.

Quand elles se furent déployées dans toute leur amplitude, flottant dans le vent dont le souffle redoublait brusquement, la jeune femme redressa la tête, épanouie et radieuse, et fixa le vieil homme. À sa plus grande stupeur, elle lui démontrait — avec quelle preuve à l’appui ! —combien il se trompait, combien elle voyait juste. Mais il était trop tard. D’un coup d’aile, elle s’arracha du sol et disparut au milieu des nuages, en tourbillonnant sur elle-même, ne laissant en guise de souvenir qu’une plume immaculée à l’endroit où elle était assise un instant plus tôt.

Amer de réaliser combien sa raison l’avait privé de l’indicible bonheur de côtoyer cet ange venu d’ailleurs, le vieil homme comprit qu’en la perdant, il venait de perdre celle qui détenait cette vérité qu’il avait cherchée toute sa vie. Désormais, son existence n’avait plus aucun sens.

Il s’empara de l’ancre qui était rangé sous son siège, l’attacha autour de ses hanches, et sans hésiter, sauta dans l’eau, se laissant emporter vers le fond, porté par des courants qui l’emmenaient dans ces abysses où la conscience se dissout à jamais.

À refuser de croire à l’éther et à ses lumières qu’elle avait laissé entrevoir dans ses yeux, il se résignait à rejoindre le néant et ses ténèbres.

 Philippe Parrot

*      *      *      *      *

Barque sur un lac

Barque à Chiapas (Mexique) – Photo de Jessica Mathy

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