Que dire de Némo ? A priori, rien ! Archétype de « l’homme sans qualités », perdu dans le dédale d’une société bureaucratique où lois du marché et algorithmes conditionnent les comportements afin de les induire ou de les anticiper, Némo — comme beaucoup — se sent dépossédé de lui-même, formaté selon des normes qui ne correspondent pas à sa sensibilité. Réduit à un rôle de simple agent dans une société productiviste ; réduit à un faisceau de données informatiques dont le contrôle lui échappe, il a la conviction d’être un rouage dans une machine, une ligne de codes dans un fichier. Loin d’être une personne, il pressent qu’il n’est personne ! Perpétuellement en quête de sens, il voudrait exister autrement qu’à travers sa fonction assignée par la société ou qu’à travers son image renvoyée par les réseaux. Il ne se retrouve pas dans ces aliénations orchestrées. À nier sa singularité et ses aspirations, elles font de lui un « clone » dupliqué à l’infini, sans identité propre.

Individu lambda « éduqué » pour bien accomplir ses tâches et ses devoirs, voilà pourtant qu’il croise par hasard, dans une faille de l’Espace-Temps, la « Fille-du-Vent »… À l’opposé du quidam effacé qu’il est, cette femme est ouverte, animée par une irrésistible envie de vivre, si consciente de la brièveté du « passage » ici-bas qu’elle ne cherche qu’à s’épanouir, avide des plaisirs et des joies que la vie octroie à qui sait les saisir. En totale osmose avec la Nature, mandatée par les puissances de l’univers, elle sait cependant qu’elle ne pourra faire partager sa ferveur qu’à condition de donner aux hommes l’opportunité d’appréhender le monde moins à travers les logiques de la raison qu’à travers les échappées de l’âme. Cette voie vers la spiritualité, source de plénitude, la « Fille-du-Vent » l’indiquera à Némo, ne sachant s’il l’empruntera ou non, amputé qu’il est d’un cœur capable de s’ouvrir. En effet, à exécrer celui qu’il est, persuadé qu’il ne vaut rien, il ne peut véritablement s’attacher et faire qu’on l’aime en retour. Seul le choix de l’ascèse et de la méditation, à l’écart des cités, lui permettra peut-être de découvrir ce chemin qui, à fusionner chair et esprit dans un même élan, conduit à s’abandonner à l’autre, dans l’ivresse et la communion des sentiments. Tel est le défi lancé par la « Fille-du-Vent » ! À Némo de le relever ou non.

L’histoire le dira…

Philippe Parrot

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2022-12-13 1 de couverture Némo

Extrait de la nouvelle

Hôtes incongrus

Ils sont deux qui attendent, sereins et silencieux, installés sur le perron d’un refuge exposé au soleil et à l’abri du vent. La bâtisse est en bois, au cœur d’un coin champêtre qui se meurt en pente douce sur les bords d’un lac dont les eaux froides dissuadent de s’y baigner. Tout près deux qui patientent sans oser se parler, une porte vitrée attire le regard. Deux phrases sont gravées au-dessus :

Pouvoir, Savoir, Temps et Mort.

Lui ne s’impose ni ne se transmet

Tant il s’en échappe et s’en joue !

Derrière l’embrasure, un rideau est tiré qui cache l’intérieur où doit régner l’atmosphère oppressante des pièces condamnées. Le tissu est épais et renvoie la lumière transformée sur le seuil en un miroir l’azur se reflète.

Quant à la façade, elle révèle, dans l’agencement des boiseries, des couleurs et des des­sins, les préoccupations de l’artiste qui conçut l’édifice. À hauteur des mains, un bandeau la divise en deux parties. Celle du dessous qui va jusquau sol : succession de rectangles, d’un bleu immaculé, qui tranchent sur le fond d’un rose saumon très tendre. Et celle du dessus qui va jusqu’aux tuiles : invite au voyage à voir les fresques où des galions à quai se préparent à partir dans le brouillard de l’aube peintes sur des panneaux qui s’appuient sur les fondations bleues.

Ces surfaces se contrarient presque : l’une dans sa rigueur qui capte l’attention ; l’autre dans ses hardiesses qui élèvent l’esprit. Elles se marient pourtant : celle qui sert de base où reposer les yeux avant de les porter, au-dessus du bandeau, vers celle où les tableaux déroulent leur histoire. Le décor est travaillé, le trait délicat, l’ambiance solennelle à l’image des deux hôtes qui attendent les « Élus ».

*      *      *       *

Ils sont là de tout temps ! Là pour être et patienter, mais aussi recevoir et révéler ! Immobiles et accueillants, ils demeurent côte à côte comme deux dignitaires, disposés de trois quart pour ne pas se faire face. Assez près l’un de l’autre pour éveiller l’amour mais assez éloi­gnés pour ne pas le pourrir ! Une noble présence, tout en tact et nuances.

Ils attendent…

Muets ! Ils patientent, au milieu du perron, à deux pas de la porte. Mutiques, ils ont depuis longtemps décidé de se taire, comme si les mots, source de quiproquos, ne pouvaient que trahir leur constance. Leur allure est si noble qu’elle suffit en elle-même à révéler leur rôle. Surprenant paradoxe auquel on se laisse prendre, leur silence est « parlant » ! Il rassure les arrivants qui s’approchent en confiance.

Immobiles ! Avec leur port austère, on dirait deux gardiens, raides dans leur tenue, qui restent en faction sans faillir. Par quel miracle, le Temps passe-t-il sur eux sans n’avoir aucune prise sur leur volonté d’attendre les invités ? On dirait que le vent, la pluie, la chaleur et le froid ne peuvent les atteindre au fil des saisons.

Impassibles ! Leur sérénité exprime une touchante quiétude : celle des parents qui espèrent la visite de leurs enfants sans savoir quel jour ils passeront… Mais ils ne s’inquiètent guère, sachant que, tôt ou tard, des pèlerins s’arrêteront dans ce lieu propice à un retour sur soi, au cœur de la forêt. Et près d’un lac… Si froid que peu de nageurs vont vérifier la légende selon laquelle il y aurait, sur l’île, un Sage qui y vivrait !

Hospitaliers pourtant ! Par leur posture qui reste toujours la même, ils invitent à s’asseoir en vue d’échanger. Ils ne font guère de bruit et l’on sent qu’ils demeurent concentrés sur le monde, attentifs aux voix qui leur annonceraient la venue de marcheurs, espé­rés mais si rares.

Ces hôtes incongrus sont en fait deux grands sièges d’osier qui écoutent le silence et vivent l’Éternité… Veilleurs, ils restent là, témoins d’intemporelles rencontres. D’ailleurs, les dossiers tendent l’oreille, prêts à absorber ces moments de partage dans l’entrelacs de leur structure.

Des fils de vies…

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